Les briquets à silex et acier


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Extrait du livre : Le feu avant les allumettes | Jacques Collina-Girard
source : http://books.openedition.org/editionsmsh/6501?lang=fr

Allumettes et briquets à percussion

Témoignages historiques

16 Les procédés par percussion ont perduré en Europe jusqu’à la première moitié du XIXe siècle. A cette époque on se servait encore très couramment des briquets traditionnels à acier et silex (fig. 2).

17 Une pittoresque description du début du siècle nous donne une bonne idée de l’utilisation, au quotidien, de cet instrument :

Sur la tablette de la cheminée de notre cuisine, on remarquait, il nous semble la voir encore, une boîte ronde en fer blanc, bosselée, mal entretenue, pas très propre ; et c’est précisément cette dernière particularité qui la faisait remarquer, car son négligé jurait au milieu des splendeurs de propreté d’une cuisine flamande. Cette boîte était munie d’un couvercle à frottement qui la fermait hermétiquement, et lorsqu’on avait soulevé ledit couvercle, on avait sous les yeux deux objets significatifs : une pierre à fusil et un briquet ; mais où donc était l’amadou ?
En y mettant un peu plus d’attention, on s’apercevait bientôt que le fond visible de la boîte était un disque, également en fer blanc, qui était mobile et recouvrait les chiffons brûlés auxquels il servait d’étouffoir. Le briquet était donc complet ; mais la question était de savoir en tirer du feu. Pour cela, il fallait d’abord prendre une chaise et s’asseoir.

  1. Briquets actuels et historiques. 1) et 2) Sub-actuel, Algérie (d’après Cadenat, 1962). 3) Utilisation actuelle du briquet à silex et acier Balouchistan, d’après un croquis de T. Aubry. 4) Briquet, Danemark, vers 1600 (d’après un Catalogue d’exposition : Pietre del Fuoco). 5) Briquet (Fusil), représentation ornementale du Moyen Âge (d’après le même catalogue). 6) Briquet mérovingien (d’après de Mortillet, 1903). 7) et 8) Briquets du Moyen Âge (d’après Rouyer, 1988). 9) Briquet, XVIIIe-XIXe (d’après Arminjan, 1984). 10) Briquets gallo-romains (d’après Rouyer, 1988). 11) Briquet du XIVe siècle (d’après Rouyer, 1988). 12) et 13) Briquets du Moyen Âge (d’après Rouyer, 1988)

18 On fixait ensuite solidement la boîte entre les deux genoux, comme on fait d’un moulin à café ; on serrait fortement entre le pouce et l’index replié de la main gauche, la pierre à fusil, dont on ne laissait, pour plus de solidité, dépasser que strictement le nécessaire ; et enfin, de la main droite, on saisissait le briquet ; les préparatifs étant alors terminés, on consacrait quelques secondes à examiner si toutes les choses étaient en règle, et à prendre sur la chaise, une solide assiette. L’instant critique était arrivé.

19 On introduisait la pierre à fusil et conséquemment une bonne partie de la main gauche dans la boîte, afin de rapprocher, autant que possible, la pierre et les cendres de chiffon ; et l’on frappait un premier coup de briquet dont on n’espérait pas grand-chose ; il n’avait pour objet que de prendre la mesure des coups ultérieurs. Puis un second coup, sérieux, celui-là, un troisième… rien !.. un quatrième… aïe ! (on a frappé sur son pouce)…, un cinquième !.. un sixième… ah ! une étincelle !..un septième… autre étincelle qui semble vouloir se fixer sur les chiffons, mais qui s’éteint !.. un huitième… un dixième… un quinzième… enfin ! une bienheureuse étincelle s’est accrochée aux chiffons ; on aperçoit, à leur surface un tout petit point en ignition ! Vite on lâchait pierre et briquet, et, le nez dans la boîte, on soufflait, on soufflait jusqu’à ce que le soufre d’une allumette de chanvre pût être enflammé. Ouf ! la chandelle était allumée.

20 Cette opération, pénible en plein jour, devenait interminable dans l’obscurité ! Nous nous souvenons que pendant l’hiver, Mitje, notre vieille servante, devait quitter son lit une demi-heure plus tôt que d’habitude, en raison du temps supplémentaire qui lui était indispensable pour allumer, dans les ténèbres, le feu nécessaire à la confection du café. De notre lit, nous entendions la pauvre vieille chercher à tâtons, cette maudite boîte d’abord, et sa chaise ensuite ; puis se démener comme un diable avec la pierre et le briquet. Il arrivait parfois que la pierre ou le briquet lui échappa des mains ; il fallait entendre, alors, l’avalanche d’imprécations flamandes que Mitje adressait à la boîte, au briquet, au café, à la terre entière, pendant que, rampant à quatre pattes, elle fouillait les ténèbres pour y retrouver l’inconscient auteur de toutes ces fureurs. Concevons qu’il y avait lieu d’envier le sort du sauvage avec ses deux morceaux de bois. (Deherrypon, 1875 : 228-230 ; repris par Bouant, 1883 : 78-80.)

21 Ces briquets (le mot vient du hollandais bricke, signifiant pierre à feu ou à fusil) étaient souvent forgés à partir de vieilles limes. Leur acier trempé, au carbone, est bien adapté à cet usage. Le briquet à silex était encore répandu récemment dans certains pays d’Europe : en Bulgarie, en particulier, le briquet à silex et amadou servait encore il y a peu de temps (Manolakakis et Averbouh, 1995 : 17). Cet objet aurait été signalé en Turquie vers 1937 (Rouyer, 1988). C’était encore le briquet des bergers de l’Extrémadure espagnole, il y a une cinquantaine d’années (A. Morala, communication verbale).

22 Tous les aciers ne conviennent pas : seul un métal trempé et riche en carbone est nécessaire. C’était le cas des limes mais aussi des anciennes lames de couteaux, utilisables comme briquets (l’acier inoxydable actuel ne convient pas).

23 Les documents écrits antérieurs à 1380 ne mentionnent pas l’usage du briquet ou « fusil », bien connu pourtant depuis fort longtemps. On en connaît déjà à l’époque celtique, notamment au Trou de l’Ambre à Éprave, et à Han-sur-Lesse en Belgique (Mariën, 1970 : 82, 84, 129-130). Il s’agit de lames de fer aux extrémités recourbées. Ces briquets deviennent relativement courants à l’époque gallo-romaine, où ils sont associés, dans de nombreuses tombes, à des éclats de silex, comme dans le cimetière de Vireux-Molhain (Ardennes, France) (Lémant, 1985 : 15, 17, 20-21, 30-34), ou celui d’Oudenburg, sur la côte belge (Thœn, 1987 : 153). Ils sont également assez abondants dans les sépultures des périodes suivantes (époque mérovingienne, époque germanique, époque slave), du Ve au XIIIe siècle, où ils sont également souvent associés à des éclats de silex (fig. 2, n° 6). G. de Mortillet en signale entre autres dans certaines sépultures mérovingiennes du département de l’Aisne (Mortillet, 1903), E. Schuldt dans des tombes slaves des IXe et Xe siècles (Schuldt, fig. 101, n° 36 et 37) et V. Schmidt dans des tombes slaves de Lieps, entre 1040 et 1280 de notre ère (Schmidt, 1992 : pl. 27, 33, 34, 37). Ils montrent le plus souvent deux « anneaux » destinés au passage des doigts.

24 Aux XIVe et XVe siècles, ces fers à briquets avaient la forme, en étrier, de la lettre Β (d’où le nom de « fusil » qui fut donné à ce caractère typographique). La lame de certains briquets du XVe siècle (fig. 2, n° 8) portait encore deux trous permettant le passage de l’index et du majeur (Rouyer, 1988).

25 Le silex était quelquefois remplacé par la pyrite de fer, pierre d’arquebuse qui armait le chien de cette arme. Il faut ici signaler que, dès le XVIe siècle, on a mis au point des systèmes mécaniques pour battre le briquet : briquet-pistolet, briquet à molette… (C. Arminjan, N. Bondel (dir.), 1984 : 547-549, fig. 2570 à 2575).

26 On sait, indirectement, que la technique du briquet à acier et silex était usuelle au XVIIe siècle par une bulle du Pape Urbain VIII qui dut interdire, en 1642, de fumer dans les églises pour proscrire les bruits de percussions qui gênaient les offices religieux (Le pietre del fuœo, 1987).

27 Au XVIIIe siècle, les Lapons étaient encore enterrés avec un briquet, un morceau de silex, leur hache et leurs flèches (Evans, 1878).

28 Ces briquets ont perduré en France jusqu’à la guerre de 1914 et étaient d’usage encore courant avant 1900 :

Aujourd’hui même que les allumettes chimiques sont si répandues, on peut encore acheter des silex dans la plupart des villages du Royaume-Uni, et, en France et en Allemagne, les fumeurs se servent encore continuellement de silex pour allumer de l’amadou ou des mèches de coton. (Evans, 1878 : 18.)

29 Ces techniques récentes, mais déjà bien oubliées, sont les ancêtres des briquets à ferrocerrium, alliage inventé en Autriche à la fin du XIXe siècle par Auer Von Melbach.

30 On peut encore se procurer, en Espagne, dans les débits de tabacs, des briquets à ferrocerrium et « amadou » chimique (mèche cylindrique de coton nitrifié). Ce coton traité remplace le véritable amadou à partir de 1845. Les mèches sont alors composées d’une âme qu’entoure une enveloppe tissée spécialement. Pour les rendre plus facilement incandescentes on les trempait dans une solution concentrée de salpêtre ou de chromate de plomb, produit qui leur communiquait une teinte orange. Le chromate de plomb, très toxique fut ultérieurement remplacé par de l’oxyde de manganèse (Rouyer, 1988).